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Interview.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis Julie Rey, autrice, mais également musicienne et compositrice. Je partage ma vie entre l’écriture, qui est mon activité principale, et la musique.
Quel est votre parcours ?
J’ai d’abord suivi un parcours en sport-études tennis, avec l’ambition de devenir sportive de haut niveau. Puis j’ai arrêté.
J’ai ensuite entrepris des études de lettres, où j’ai rencontré une professeure déterminante. C’est à ce moment-là que j’ai découvert la littérature, puis l’écriture. Pourtant, plus jeune, je ne me serais jamais imaginée devenir autrice.
J’ai été professeure de lettres pendant près de dix ans. Rapidement, je suis passée à mi-temps pour me consacrer davantage à l’écriture, avant de démissionner.
Comment est née l’idée de Quelque chose de beau ?
L’idée est née après MeToo. J’observais beaucoup les adolescents autour de moi, notamment les garçons, et je me disais que cela ne devait pas être évident de grandir avec ces nouveaux repères. Bien sûr, je ne remets absolument pas en question ce mouvement : il était indispensable, mais je m’interrogeais sur la manière dont les jeunes garçons se construisent dans ce contexte.
Je me suis demandé comment un adolescent sensible, qui ne correspond pas aux codes virilistes dominants, peut trouver sa place aujourd’hui. Déjà maladroits dans nos premières expériences de séduction, comment se construit-on quand on ne s’identifie pas à ces modèles de masculinité encore marqués par des rapports de puissance ?
C’est à partir de là que sont peu à peu nés les contours du personnage de Benjamin, fruit de mes observations et de ces jeunes garçons formidables que j’ai rencontrés.
Combien de temps a duré la création de l’album, de la première idée à sa publication ?
Ce livre a eu un parcours particulier : je l’ai écrit en 2020, mais la Covid a retardé sa sortie. De nombreux ouvrages ont été suspendus à cette période, ce qui a décalé le calendrier. À l’École des loisirs, les publications sont aussi pensées pour créer une dynamique entre plusieurs titres. Finalement, le processus a pris plus de temps que d’habitude alors qu’en général, il faut environ deux ans entre les premiers mots et la sortie en librairie.
Ce roman fait-il écho à des expériences personnelles ?
Oui, il y en a toujours : La vie intime et l’écriture sont poreuses.
Il faut bien me connaître pour percevoir les échos personnels. Le roman est aussi nourri d’observations, que je laisse mûrir avec le temps.
Il y a aussi des souvenirs de ma propre adolescence : j’étais quelqu’un de très sensible.
À l’époque du sport de haut niveau, il y avait une forte injonction à la solidité, à la performance, à un mental d’acier. Je ne me reconnaissais pas totalement dans cette énergie. Ce décalage entre ce que l’on attend de nous et ce que l’on est profondément, je le partage avec Benjamin.
Selon vous, est-il important d’informer ou de sensibiliser les adolescents à des sujets comme la sexualité ou l’usage des réseaux sociaux ?
La littérature offre un espace intime, un espace à soi. Elle permet au jeune lecteur d’imaginer, de construire ses propres images. Là où les séries donnent “tout” à voir, le livre laisse une place essentielle à l’imaginaire et à une maturation plus lente. C’est mon expérience de lectrice.
Nous vivons dans un monde où coexistent deux ambivalences. D’un côté, un retour du puritanisme, où l’on évite de parler de désir et de sexualité, comme s’ils devaient être niés ou réprimés. De l’autre, une exposition massive à la pornographie, accessible très tôt, où certains adolescents ont un accès quasi illimité à des images d’une grande violence. Ces deux réalités, bien que différentes, peuvent être profondément violentes.
Je pense que c’est une responsabilité collective, bien au-delà du seul rôle de l’écrivain, de transmettre aux adolescents la liberté d’explorer leur sensualité comme ils le souhaitent, dans le respect d’eux-mêmes et des autres. Cela ne s’invente pas : c’est un cadre à poser, une autorisation à donner. Leur permettre d’oser être eux-mêmes, d’accepter la maladresse, et de comprendre que la sexualité peut être une aventure belle et équilibrée. Il existe une voie médiane entre la répression totale et les modèles hypersexualisés dominants, et c’est cette voie qu’il me semble important de rendre visible.
Si vous deviez résumer Quelque chose de beau en une seule phrase à destination des adolescents, laquelle serait-ce ?
Une histoire d’amour qui explore les fragilités de l’adolescence et invite chacun à embrasser sa liberté.
Qu’aimeriez-vous que les adolescents retiennent après cette lecture ?
J’aimerais qu’ils retiennent qu’ils ont le droit d’être eux-mêmes. Que leur sensibilité est une force. Qu’ils n’ont pas à l’écraser ni à la cacher.
L’amour, c’est la vulnérabilité, le doute, la maladresse, le cœur qui bat : et c’est normal. On peut vivre tout cela dans le respect de soi et de l’autre. Respecter son corps, celui de l’autre, et rester fidèle à soi-même.
Quelles réactions de jeunes lecteurs vous ont le plus marqué ?
Une maman m’a écrit pour me dire que son fils n’était pas du tout lecteur. Elle lui avait offert le livre à Noël ; il s’est peut-être senti obligé de l’ouvrir… et finalement, il l’a lu en une seule journée, incapable de le lâcher. En le refermant, il a simplement dit : “ Elle a tout compris”.
Ce message m’a beaucoup touchée. Les retours des jeunes lecteurs parlent souvent de cela : le sentiment qu’il y a de la place pour être soi, pleinement, sans devoir entrer dans des codes imposés.
Autre chose à ajouter?
J’aime beaucoup le personnage de Benjamin et j’envisage déjà d’écrire une suite. Je ne sais pas encore si elle verra le jour, ni si elle sera acceptée, car je termine actuellement un autre manuscrit. Mais j’aimerais beaucoup que le suivant prolonge l’histoire d’amour entre Benjamin et Alicia, pour découvrir où ils en sont.
Et si on échangeait?